Alors qu’en contexte hospitalier, les décisions de maintien ou d’interruption de la vie semblent tracer un seuil entre les vies qui vaudraient d’être vécues et celles qui ne le vaudraient pas, l’ouvrage de Marie Gaille La valeur de la vie entend interroger la légitimité morale de cette notion de "valeur de la vie". Cette enquête philosophique en milieu médical propose une clarification conceptuelle des usages nouveaux des termes "valeur de la vie" et une évaluation critique de ces jugements et de leur portée morale. Elle conduit l’auteur à soutenir que "le jugement sur la valeur de la vie, quel qu’il soit, ne constitue pas un argument moral pour la décision de maintien ou d’interruption de la vie (…) parce que l’idée même d’une "mesure" et d’une hiérarchisation entre des états de la vie humaine n’a aucun fondement objectif et ne peut légitimer l’acte du médecin, même lorsqu’elle est prise comme l’expression d’un jugement de valeur strictement personnel du patient sur la vie".
Une notion controversée
L’idée de "valeur de la vie humaine" est aujourd’hui controversée. D’une part, elle a l’effet repoussoir suscité par l’eugénisme nazi qui se fondait sur l’idée que certaines vies ne valaient pas d’être vécues parce qu’elles étaient un poids coûteux ou simplement ne rendaient plus service à la société. D’autre part, l’option politique et morale des démocraties, qui consiste à légitimer tout choix libre et personnel, "va jusqu’à l’acceptation relativement consensuelle qu’un individu est seul juge de la valeur de sa vie". Enfin, "l’usage de nouvelles techniques semble avoir suscité un doute sur le fait que le principe du respect absolu de la vie humaine devrait guider l’exercice du métier de médecin." Dans des situations telles que la réanimation adulte, réanimation néonatale ou interruption médicale de grossesse, la question "est devenue plutôt de savoir si la vie de ce patient-là, dans son état actuel et fonctionnel de santé, vaut (encore) d’être vécue. "
L’enjeu de la controverse est donc de délimiter les contours de la dignité humaine. Deux conceptions s’opposent : la première, héritée de Kant, pose que l’homme possède, en vertu de ce qu’il est, une dignité inhérente et inaltérable qui implique un respect radical, y compris de la personne envers elle-même. Cela passe notamment par le devoir de ne pas dégrader son corps. La seconde, développée par John Stuart Mill, rattache la dignité au "sentiment de dignité" que l’individu éprouve. Les aléas de la vie et de la subjectivité peuvent donc occasionner des évaluations différentes, voire une perte de la dignité de la personne.
Valeur de la vie : usages
La notion de "valeur de la vie" est utilisée dans deux situations en milieu médicale : celle où une personne va porter un jugement sur sa propre vie dans le cadre d’une demande de laisser mourir ou d’aide pour mourir ; ou celle où un tiers doit prendre une décision médicale pour autrui.
La question du "droit de mourir", réintroduite dans le débat public, revêt des significations diverses et particulières et doit pouvoir être entendue comme telle. Le développement des soins palliatifs a montré que, plus qu’une demande de mort, elle recouvrait souvent une demande de soulagement de la souffrance. Mais le jugement négatif d’une personne sur sa vie peut aussi manifester une incapacité de se réapproprier sa vie après la perte irrémédiable de capacités, ou une volonté de choisir librement son destin dans une situation où tout n’est que contrainte, ce que Freud appelle "l’inversion de souhait".
Dans le cadre d’une décision médicale d’interruption ou de maintien de la vie pour un patient qui ne peut plus donner son avis, l’évaluation consiste à s’interroger sur la qualité de la vie de la personne. Mais cela renvoie à nouveau à la question du fondement des critères retenus pour déclarer une vie vivable. L’auteur livre l’inquiétude de soignants qui confient "ne pas savoir toujours s’ils soignent un être humain". Par ailleurs, elle constate que les repères moraux sont souvent absents des décisions de maintien ou d’interruption de la vie : "Surtout dans les quelques occasions où un membre du service tente d’expliciter un doute ou un désaccord sur le bien-fondé des principes et des pratiques en œuvre, les médecins qui sont à la tête de l’équipe s’emploient généralement à les ‘recoder’ dans un registre technique ou psychologique permettant d’occulter les enjeux moraux. "
Critique philosophique
C’est pour lever toute ambiguïté éthique que Marie Gaille se livre à une critique philosophique de la notion de valeur de la vie à travers deux questions : peut-on poser un jugement de valeur objectif sur la vie humaine ? La préférence subjective d’un patient constitue-t-elle pour le médecin une raison d’agir ?
Pour montrer qu’on ne saurait évaluer objectivement la vie en fonction des différents états qui sont les siens, l’auteur convoque rapidement la pensée de trois philosophes. Avec Kant, elle pose l’affirmation d’une dignité intrinsèque et absolue de l’homme, attachée à sa nature d’être moral. L’homme vaut donc en lui-même, à titre de fin. Schopenhauer reconnaît qu’il peut y avoir des appréciations différentes de la vie, mais il distingue soigneusement le vouloir-vivre, qui relève d’une appréciation subjective, d’une connaissance objective de la valeur de la vie. "Si l’on suit Schopenhauer, par conséquent, le jugement sur la valeur de la vie ne peut être remis en cause en tant qu’il renvoie à un ‘éprouvé’, une expérience vécue du sujet, mais il ne peut avoir aucune prétention à l’objectivité". Enfin, la philosophie de Nietzsche lui fournit la raison de ces appréciations subjectives. Pour ce dernier, en tant que l’homme est partie prenante de la vie, tout jugement sur la valeur de la vie ne pourra être considéré que comme une préférence personnelle, symptomatique du niveau de vitalité de la personne qui l’énonce.
Une telle préférence personnelle ne saurait être une raison valable de la décision du médecin. Si la littérature bioéthique fait la promotion d’un sujet rationnel et autonome, l’auteur note que la demande de laisser mourir n’est pas une décision personnelle : elle met le médecin en position de devoir apporter une réponse.
"La question ne se résume pas, autrement dit, à la définition d’une nouvelle ‘liberté’ du citoyen ou à l’extension de son ‘autonomie’ par rapport aux prérogatives de l’Etat. Elle met en jeu la relation professionnelle qu’entend nouer un médecin avec son patient et la manière dont la société envisage cette relation."
Réf : La valeur de la vie, Marie Gaille, Les belles lettres, Paris, 2010
Source : Lettre mensuelle de genethique.org



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