Les trisomiques seraient-ils les impurs de notre siècle?

Trouver sur le site les amis d'Eléonore cet article de Bruno Deniel?Laurent publié dans le magazine Causeur, juin 2010 :

Mort aux idiots

« Souvent l'intelligence n'est qu'une saloperie à la surface de l'âme. »  (Dominique de Roux)

Un  teint  d’opale  illuminant  une  peau  ferme  et  élastique,  des  lèvres  pulpeuses  que  pourraient  lui envier bien des jeunes filles, des yeux effilés en amande qu’une pointe d’espièglerie vient illuminer à tout instant : oui, Eléonore est une belle femme. Elle sourit sans calcul, comme cette petite fleuriste du  marché  de  nuit  de  Phnom  Penh  qui  se  fait  appeler  Little  Apple.  Eléonore  n’a  pas  d’ancêtres asiatiques.  Mais  quelque  chose  transcende  en  elle  toute  appartenance  ethnique :  Eléonore appartient au peuple du chromosome surnuméraire, celui qui s’accrochant à la 21ème paire fait de son porteur un être à part. Elle en ferait presque un objet de fierté : « Ceux qui se moquent de moi, je les ignore. Je me dis dans ma tête que j’ai plus de chromosomes qu’eux.»

Le syndrome ne connait pas les frontières. Dans un village berbère de la vallée d’Asni vit un garçon nommé  Ahmed.  C’est  un  berger  d’humeur  égale,  empâté  et  discret,  à  peine  moins  souriant qu’Eléonore.  Son  père  lui  laisse  l’entière  responsabilité  de  la  garde  d’un  troupeau.  Ahmed  aime chantonner, les bêtes s’adoucissent à son contact et les enfants le chérissent comme un bon génie. Me croira?t?on si j’affirme qu’il est la fierté de la famille ?

[...]

Le  monde  est  empli  d’imbéciles  qui  se  pensent  intelligents.  A  l’outrecuidance  des  paltoquets, Éléonore oppose l’humilité de l’idiotie. Oui, elle n’a pas un QI élevé ; elle le sait et elle en rit. Et c’est vrai, Eléonore n’a pas les compétences suffisantes pour gérer un fond de pension ou un programme de  déforestation  en  milieu  tropical ;  elle  ne  spéculera  pas  sur  le  prix  des  denrées  alimentaires  de première nécessité ; jamais elle n’enlaidira le monde de sa vulgarité ou de sa voracité. C’est d’ailleurs parce que ses capacités cognitives sont strictement limitées qu’on suggéra, lorsqu’elle n’était qu’un fœtus, de lui ôter la vie. Ainsi le monde est traversé de slogans silencieux : Mort aux idiots. Et gloire aux imbéciles.

Nous portons un nom avant même de naitre. La mère d’Eléonore fut cueillie à froid : elle portait une anomalie  chromosomique dans  le  ventre.  Pour  95  %  des  fœtus  chromosomiquement  incorrects,  la sentence suit immédiatement le diagnostic : l’anomalie ne doit pas vivre. Mais les parents d’Eléonore n’ont pas choisi la voie morbide : leur fille allait naitre et grandir. Ils se firent à l’idée que jamais elle ne  serait  avocate,  dealer  ou  journaliste  à  Closer.  Aujourd’hui,  ils  clament  leur  bonheur. Etonnamment, ce simple aveu en fait grimacer plus d’un.

Eléonore,  donc, est née. A 24 ans, elle n’est un poids ni pour sa famille ni même pour la société. Elle est  une  employée  laborieuse,  moyennement  empotée  et  de  bonne  volonté,  ce  qui  ne  la  distingue que très modérément de nos contemporains. A la Générale de Santé d’Arras où elle travaille à mi?temps, elle passe ses journées à photocopier des factures, réaliser des travaux d’adressage, de mise sous pli, de classement alphanumérique. L’application qu’elle met à exécuter chacune de ces tâches ne  lui  laisse  pas  le  temps  de  calomnier  ses  collègues  ou  de  comploter  devant  la  machine  à  café. Pourquoi  comploter,  d’ailleurs ?  Eléonore  est  une  femme  heureuse.  Et  plus  encore  une  femme consciente de sa singularité : « Les trisomiques sont des phénomènes. »

Mais les phénomènes n’ont plus le droit de cité. Dans une société qui célèbre le droit à la différence mais  où  le  diktat  de  l’enfant  parfait  n’a  jamais  été  plus  tyrannique,  chaque trisomique  est  un survivant.  Nous  pourrions  presque  écrire :  un  miraculé.  Alors  certes  nous  en  avons  fini  avec  le nazisme. Le temps des génocides et des cathédrales de lumière est passé de mode. Mais se parant des masques les plus humanistes, les mythologies eugénistes se portent à merveille. Des intentions louables en justifient le socle : on nous explique que l’idée de vie ne peut être dissociée de l’idée de qualité  de  la  vie.  Peut?être.  Pourrait?on  m’expliquer  alors  le  critère  permettant  d’affirmer qu’Eléonore a une qualité de vie inférieure à celle de mon garagiste ?

Éléonore  ne souffre pas de vivre. Elle se lève chaque matin avec un enthousiasme intact et noie les quolibets dans le flot ininterrompu de ses forces vives. Ses parents, contrairement à tant d’autres, ne nourrissent aucune inquiétude excessive à son endroit. Ses capacités de calcul et d’abstraction sont strictement  limitées,  mais  elle  repousse  celles  de  l’humour,  de  la  gratitude  filiale,  de  l’intuition. Eléonore n’est pas une fille à problème. Le problème, en l’occurrence, serait le regard malaisé que nous portons sur l’altérité radicale qu’elle nous propose.

Rien ne sert de se voiler derrière les euphémismes : Eléonore, comme Ahmed ou Little Apple, est une idiote  congénitale.  Ceci  ne  l’empêche  nullement  de  participer  à  la  polyphonie  humaine.  Mais elle peut bien rayonner de félicité, réjouir ses parents et ses amis, la différence de nature dont elle est porteuse  est  devenue  monstrueuse  selon  les  critères  dominants  d’une  société  technicienne, hygiéniste,  sélectionniste.  Il  suffit  de  tendre  l’oreille :  enfanter  un  bébé  trisomique  en  toute connaissance de cause apparait aujourd’hui comme un scandale, une perversion de parents attardés, d’intégristes religieux, d’ennemis du genre humain. Effrayante réversibilité des prévenances quand, au nom de la dignité des trisomiques, on dénie à leurs parents la légitimité de les mettre au monde. Et surtout terrible dévoiement de la morale hippocratique puisqu’il s’agit d’éradiquer non plus une pathologie, mais ceux qui en sont porteurs. Eléonore s’exaspère d’être souvent « regardée de coin ».

Belle façon de désigner ceux qui, sous couvert de pitié et de commisération, s’activent pour qu’aucun indésirable de son espèce ne vienne plus encombrer nos maternités et nos jardins d’enfants.

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Commentaires

Bonjour!

 Bravo pour cet article!!

 

Il ne faut pas cesser de se battre, la recherche pour la T21 doit évoluer!! qu'en pensez-vous?

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